Lui et elle

L’homme est-il obsolète, dépassé, désuet, caduc? Pire encore, la nature même de l’homme, du mâle, est-elle intrinsèquement mauvaise, cela faisant de lui un être inférieur? Ce sont des questions qui reviennent régulièrement dans l’actualité à la faveur d’un événement ou un autre, de l’histoire d’horreur de l’affaire Turcotte à la saga déclenchée par l’affaire Ghomeshi.

La première question a été débattue, il y a quelques mois, par un panel de quatre femmes dans le cadre des prestigieux Munk Debates, à Toronto. Toutes les places du Roy Thomson Hall étaint vendues et l’événement a été diffusé en direct sur le web.

Les panélistes et leurs positions sont connues.

Oui, les hommes ont atteint leur date de péremption, estiment ainsi Hanna Rosin et Maureen Dowd. La première est journaliste et auteure de La Fin des hommes. La seconde, chroniqueuse vedette au New York Times, a signé Les Hommes sont-ils nécessaires? Ce à quoi elle répond : « Nous avons besoin d’eux comme nous avons besoin de crème glacée »… un écho à la fameuse tirade popularisée par Gloria Steinem : « Les femmes ont besoin des hommes comme un poisson d’une bicyclette ».

paglia1Dans le camp du non, Camille Paglia (photo) et Caitlin Moran soutiennent que l’homme pourrait encore avoir… quelque utilité.

Quelque utilité? Peut-être, même si la publicité nous a convaincus que le mâle est devenu incapable ne serait-ce que d’installer une étagère. « Tu seras cornichon, mon fils! », résumait le spécialiste de l’image Jean-Jacques Stréliski (dans Le Devoir).

Dans la vraie vie, il s’est produit autre chose.

C’est tout le système de valeurs qui s’est modifié, se fondant désormais sur l’intériorité, l’empathie, le subjectif, la conservation, la prudence (réalignement qu’avait pressenti il y a plus d’une décennie l’auteure féministe Susan Faludi).

Quant au « cornichon », il est de moins en moins instruit, moins actif sur le marché du travail, moins en santé que la femme. Inutile de remâcher les statistiques affolantes compilées à ce sujet tant au Canada (1er rang au monde pour la présence majoritaire des femmes à l’université) qu’aux États-Unis (80% des chômeurs fabriqués par la crise de 2008 sont des hommes).

KimmelEt personne ne croit que cette tendance va s’inverser. Surtout pas le sociologue Michael Kimmel (photo), spécialiste de la condition masculine.

Il signe Angry White Men, où il explique : « Je ne parle pas d’un changement à venir, mais d’un changement déjà largement survenu. Je parle des hommes qui, soit n’ont rien vu; soit l’ont compris et nagent contre le courant ». Ce sont ces hommes blancs en colère qui, décrit l’auteur, meublent le Tea Party, se reconnaissent dans Joe le Plombier et scotchent au mur des photos de… Sarah Palin! Une femme!

DES ÊTRES INFÉRIEURS? 

La seconde question, maintenant, la plus troublante.

Il y a quelques années, Mélissa Blais et Francis Dupuis-Déri proposaient un ouvrage collectif, Le Mouvement masculiniste au Québec/L’Antiféminisme démasqué. Ils dénonçaient un courant décrit comme réactionnaire, puissant et dangereux. C’est une affirmation dont on peut débattre même si, dans la réalité, le masculinisme plus ou moins radical n’a levé que des troupes peu nombreuses, faibles, isolées, invisibles.

Mais il y a plus dans cette thèse.

Selon les auteurs, l’homme, le mâle, ne vit aucune difficulté d’exister qui soit liée à sa condition, moins encore aux changements de société vécus depuis un demi-siècle. Si difficultés il devait tout de même y avoir, elles découlent du système néolibéral que l’homme s’est lui-même infligé (on reconnaît ici l’idée développée en 1999 par la féministe américaine Susan Faludi, encore elle, dans Stiffed : The Betrayal of the American Man).

Et si l’homme se trahit ainsi, c’est que, par rapport à la femme, sa nature même est essentiellement mauvaise.

Comment, en effet, interpréter autrement le passage soutenant que l’homme s’est livré à un « processus d’héroïsation » de Marc Lépine, le tueur de Polytechnique? Vous connaissez quelqu’un, vous, qui ait louangé Marc Lépine? C’est une absurdité.  Et cet autre passage expliquant que l’homme se suicide dans le but de « blesser par la culpabilité », alors que les femmes qui le font « ne dérogent pas à leur rôle de mère »?

Face à cela, il est assez déprimant de devoir rappeler qu’un sexe n’est pas inférieur à l’autre. Et que soutenir le contraire conduit nécessairement à promouvoir la perpétuation de la guerre des sexes, devenue insupportable pour l’écrasante majorité des femmes et des hommes.

Ce que veulent celles et ceux-là, en effet, c’est la paix.

DES FAITS, MAINTENANT

Il se trouve aujourd’hui peu de gens pour nier que l’homme, en particulier au Québec, vit un certain nombre de difficultés liées à sa condition et à un environnement social chambardé depuis les années 60. Entre autres, parce que le point d’équilibre à la fois du pouvoir et surtout de l’autorité (ce n’est pas la même chose) s’est considérablement déplacé du côté des femmes.

Du côté du pouvoir, qui est la capacité d’action directe sur les institutions et sur la richesse, les femmes ont fait des progrès stupéfiants – mais il leur reste du chemin à parcourir, il faut évidemment le rappeler.

Cependant, du côté de l’autorité, qui définit le cadre moral dans lequel s’exerce le pouvoir, ce n’est pas à un cheminement que nous avons assisté, mais à un virage en U! Les valeurs dites féminines, nous l’avons vu, constituent les étalons de mesure à partir desquels tout est dorénavant jugé.

Ce n’est pas un mal en soi. Ce qui fait problème, c’est que cette révolution a enfoui dans le non-dit et le non-respectable les actions associées aux valeurs dites masculines : lutter, risquer, jouer, produire, bâtir.

On peut discuter à l’infini du dosage qui doit être fait de ces valeurs. Mais on ne peut pas remettre en cause leur légitimité. Ni prétendre que cette amputation psychosociale, littéralement, n’a eu aucun effet sur les hommes.

RÉSULTAT?

Après un demi-siècle de luttes, la quête d’un nouveau modus vivendi entre les sexes accuse au Québec un retard que d’autres nations sont mieux parvenues à combler.

Ici, le concept même de condition masculine est inexistant. Ce qui ne laisse qu’un vide en face de la réalité confortablement institutionnalisée, dominante par défaut, de la condition féminine. Et les tentatives souvent maladroites de combler ce vide sont accueillies par le sarcasme (Pôv’z’hommes!), le mépris ou même la haine… exactement comme le furent les premières sorties du féminisme moderne dans les années 60 et 70.

Pourtant, on connaît par cœur les problèmes spécifiques aux hommes et aux garçons. Suicide et mort précoce. Exclusion des systèmes de santé et d’éducation. Pauvreté extrême des sans-abris. Absence de ressources dédiées. Démission de l’État. Profilage sexiste dans la fiction, la publicité, les médias, la littérature étatique et universitaire.

Pourquoi, à la fin, doit-on droguer massivement les garçons (29 millions de comprimés par année, au Québec, de Ritalin et assimilés!) pour qu’ils puissent fonctionner dans ce système?

On commence heureusement à s’interroger, ici, sur cette petite noirceur… alors qu’en France et aux États-Unis, une vaste littérature se développe depuis longtemps autour de ce thème.

badinterDéplorant l’attitude des hommes qui, face au nouveau rapport des sexes, « le nient, le subissent ou régressent silencieusement », Élisabeth Badinter (photo) appelait déjà en 1986 à « une réponse des hommes au changement qui leur a été imposé » (dans: L’un est l’autre). Les hommes devraient prendre exemple sur l’efficacité de leurs compagnes, conseille Kathleen Parker (dans: Sauvons les mâles), alors qu’eux-mêmes « ont toujours, après 20 ans de travail, non pas à consolider, mais d’abord à faire émerger un mouvement de revendication masculine ».

Néanmoins, ce mouvement finira bien par pousser.

Il faudrait juste qu’il évite les erreurs de jeunesse. Entrer dans une logique d’affrontement, par exemple, serait improductif car le féminisme, lui, a renoncé à cette dynamique. (Sa vieille version guerrière est en effet éteinte, sauf dans quelques cavernes étatiques et universitaires où elle sert d’artefact paléontologique.)

Beaucoup plus tard, lorsqu’un niveau supérieur de maturité aura été atteint, c’est à la condition humaine, simplement, qu’hommes et femmes consacreront leurs réflexions et leurs efforts.

2 réflexions au sujet de « Lui et elle »

  1. Excellent article, mais je suis en désaccord avec votre avant dernier paragraphe. Le discours féministe dominant en est un plus que jamais d’affrontement, de dénigrement et de misandrie. Il suffit de lire les lamentos sporadiques des csf, ffq, RQCALACS et autres instances féministes, dont celles, universitaires, à ne pas dédaigner, pour s’en rendre compte.

    Et les choses ne sont pas prêtes de s’améliorer avec le néo féminisme ou féminisme intersectionnel, dont les égéries, Judith Lussier, Sarah Labarre et autres Aurélie Lanctôt annoncent un discours tout aussi décapant que leurs prédécesseures, quoi que laqué d’un vernis intellectuel de pacotille hérité des études de genre. Ce féminisme me semble quant à moi aussi fanatisé que l’islam politique, dont il prend d’ailleurs régulièrement la défense au nom du respect de la différence.

  2. Cher Mario, étrange de lire tes propos pour ceux qui ont ou qui militent (dans l’ombre) contre ce mouvement féministe. Car c’est un mouvement social et tout comme tout mouvement, il y a un début et une fin. Il y 20 ans, quelque rares individus ont réussi à secouer ce féminisme. De cette petite vibration, deux universitaires féministes jusqu’au fond de leur culottes ont publier un recueil (avec le fric de ceux qui paient le plus d’impôt). Sans oublier, le fameux traducteur du livre de Falici, un connard isolé dans sa «merde». Qu’ils aient l’oreille des politiciens, dans ce temps et encore aujourd’hui, est la question à se poser. Pourquoi l’élite à peur de la controverse,face à ce pouvoir rose? Pour le reste du débat, l’égalité est pour moi un cancer social rongeant l’humain à rendre l’humanité une chose sans genre.

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