Guerre et paix

Les guerres sont-elles appelées à disparaître?

Dans The Better Angels of Our Nature, l’essayiste Steven Pinker explique que plus l’État est présent dans une société, plus il monopolise la violence et empêche d’autres groupes d’en faire usage. Dans un contexte d’intervention étatique soutenue, comme c’est le cas dans la plupart des pays occidentaux, la guerre tend à disparaître progressivement. D’autres facteurs entrent en jeu : le commerce, l’évolution de la civilité et des bonnes manières, celle de l’imprimerie et de l’alphabétisation, le rôle des femmes dans la modération des medium_guerre_finardeurs masculines et le déclin des valeurs martiales sont autant de phénomènes qui, observés sur une période d’un siècle, tendent à favoriser une diminution de la violence et un déclin des valeurs de la guerre.

En janvier 2012, nous en discutions à la radio de Radio-Canada (audio) avec l’animatrice Isabelle Craig et Jocelyn Coulon (photo), directeur du Réseau francophone de recherche sur les opérations de paix du CERIUM.

PENDANT CE TEMPS…

Dernier progrès (si on peut parler de progrès en cette matière…) de la technologie guerrière, l’utilisation croissante des drones dans la chasse aux combattants islamistes suscite un questionnement moral. L’assassinat ciblé ainsi rendu possible est-il acceptable? Qui en décide? Le secret qui entoure ces opérations est-il éthiquement tenable? Combattre à distance et à l’abri de la riposte est-il… de bonne guerre?

Surtout depuis 2007, des drones armés ont été ou sont utilisés en Afghanistan, dans les zones tribales du Pakistan, en Somalie, au Yémen, ailleurs encore.

droneCes engins sont pilotés à partir des États-Unis, où l’on forme maintenant davantage d’opérateurs de drones que de pilotes de chasseurs et de bombardiers. Parallèlement, une quarantaine d’autres pays développent cette technologie. Bref, le drone (et, sous peu, ses équivalents terrestres et maritimes) a un bel avenir devant lui.

Or, depuis l’invention de la catapulte, les machines de guerre ont toujours été conçues pour maximiser les pertes chez l’ennemi en minimisant les siennes, souvent par la distance. Et la question morale a probablement été soulevée chaque fois qu’une technologie nouvelle est apparue. Quant aux cibles, elles ont toujours été désignées par les chefs de guerre ou d’État. Enfin, aujourd’hui comme hier, le secret est une arme en soi…

À ces points de vue, l’utilisation du drone ne présente rien de radicalement neuf. Plaide même en sa faveur sa capacité de réduire le nombre de victimes civiles que la frappe aérienne classique épargne beaucoup moins.

imagesL’engin n’en présente pas moins des problèmes particuliers, que recense le spécialiste en études stratégiques et diplomatiques, Charles-Philippe David (photo), dans La Guerre et la paix. Danger de prolifération, secret très étanche, flou juridique, non-imputabilité sont du nombre.

Malgré cela, ce n’est pas tant le drone que la situation géostratégique qui est singulière.

Considérer comme morale l’utilisation des drones suppose d’abord que l’on accepte l’idée qu’existe une guerre déclarée contre la terreur islamiste : beaucoup le nient. Or, cette guerre est menée depuis le début de façon non conventionnelle. L’avion commercial transformé en missile, l’attentat-suicide, la prise en otages de populations entières (la plupart du temps musulmanes), l’égorgement télévisé, le ciblage délibéré et souvent exclusif de civils, sont considérés comme parfaitement moraux par l’une des parties.

Voilà l’affaire: cette guerre est asymétrique au niveau moral. Personne n’attend de la terreur islamiste qu’elle respecte quelque règle que ce soit. C’est par contre ce qu’exigent de leurs militaires les populations occidentales, largement dégoûtées de la guerre. Aussi, ce qui est jugé en même temps que les drones, c’est au fond la guerre elle-même qui, à nos yeux, est devenue immorale.

«L’irruption de la guerre sans vertu?» s’interroge David. Il ajoute que «tout le défi consistera à s’assurer que les humains conserveront le plein contrôle de ce processus en transition». C’est à souhaiter, en effet.

Quant à la vertu, nous n’en trouvons plus beaucoup dans le sang versé, de quelque manière que ce soit.

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