Quinze ans après

92333210_oÀ l’époque, il en a fallu du temps, beaucoup de temps, pour chasser la stupéfaction, l’horreur, la tristesse, la colère, puis une forme inédite de désespoir, qui nous ont alors habités. Ensuite sont venues les questions et les tentatives de donner un sens au 11 septembre 2001.

Tout de suite, les Américains ont demandé: pourquoi nous haïssent-ils tant? Et ils se sont précipités sur le Coran pour comprendre: le livre est aussitôt entré sur les listes américaines de best-sellers. Encore ignoraient-ils qu’après une brève pause («Nous sommes tous Américains»), l’animosité à leur endroit ne ferait que croître et croître encore, partout dans le monde.

Pendant ce temps, les coeurs saignants brandissaient les «root causes», toujours les mêmes: impérialisme, exploitation, pauvreté, exclusion et compagnie. Or, les 19 hommes du 9/11 étaient pour la plupart instruits, provenaient de pays riches et de familles à l’aise, agissaient sous l’inspiration d’un gourou multimillionnaire…

Enfin, les affairistes et les prêcheurs ont tonné: les terroristes gagneront si… si nous cessons de faire du shopping, si nous ne prenons plus l’avion, si nous cédons à la haine envers les musulmans, si, si, si…

C’était puéril!

Pourtant, l’interrogation demeure pertinente. Les terroristes ont-ils gagné?

attentat-volgograd-sotchi_4650788Oui et non. Le fait est que nous avons beaucoup perdu. Perdu de gros morceaux des attributs qui font de notre civilisation ce qu’elle est. Ou plutôt ce qu’elle a été. Après le 11 septembre 2001, l’Occident a en effet réagi comme s’il cherchait à participer à sa propre destruction. On y a vu se déployer moins d’intelligence que d’ineptie; moins de courage que de capitulation; moins de raison que de superstition.

 

L’intelligence?

Sous Bush fils, l’Amérique n’a eu rien de plus pressé que de se précipiter vers la faillite économique, diplomatique et morale. Elle a entrepris deux guerres, l’une inutile, l’autre mal conduite. La diplomatie américaine a choqué presque tous ses alliés, le degré zéro de l’amitié bilatérale étant atteint avec le Pakistan, cette contrée de 180 millions de musulmans violemment antiaméricains assis sur des ogives nucléaires. Enfin, se faisant fort d’exporter la démocratie, les États-Unis ont créé Guantánamo, promulgué de douteuses lois spéciales, bricolé un appareil de sécurité kafkaïen. aujourd’hui composé de 1200 sociétés publiques et 2000 compagnies privées!

Le courage?

Peut-être l’événement fondateur du XXIe siècle aura-t-il été, non pas le massacre du 9/11, mais l’affaire des caricatures danoises de Mahomet. Quel symbole, en effet, de la capitulation de l’Occident sur le terrain de ses valeurs fondamentales! Car le chantage a fonctionné. Peu de médias ont osé reprendre les caricatures (même l’Université Yale les a omises dans un bouquin sur le sujet!) Et ceux qui l’ont fait, comme Charlie Hebdo, l’ont payé cher…

Combien d’autres capitulations avons-nous consenties?

Accréditer l’idée que l’Occident est devenu islamophobe en est une. C’est faux. Partout, les crimes haineux continuent à accabler surtout les juifs, les Noirs et les gais. Cela n’a pas changé, quelles que soient les lamentations des islamo-gauchistes, séduits par la haine antiaméricaine, le dogmatisme austère et la violence «révolutionnaire» des djihadistes.

La raison?

En «googlant» le 11 septembre 2001, on obtient des milliers d’exposés fous à lier sur le complot, sur l’«inside job». Anecdotique? Non. L’internet est le principal tuteur des générations qui montent. Fréquentant ce fleuron technologique de notre civilisation, ces générations sont dorénavant dressées à croire absolument n’importe quoi. Est-ce bénin?

Et le retour en force de la folie religieuse, bénin ça aussi?

maxresdefaultNous ne comprenons toujours pas la formidable puissance de l’« idée » islamiste. En témoigne le recrutement croissant de djihadistes en Occident, à la fois chez les ressortissants étrangers venus y vivre, ou chez leurs fils et filles, ainsi que chez les convertis. Et nous ne savons que faire. Qu’est-ce qui n’a pas été essayé dans cette guerre asymétrique où le potentiel militaire classique ne sert visiblement à rien? Et où une seule des deux parties (nous!) est sommée d’être rigoureusement morale ? Surtout, surtout : comment combat-on une « idée », en particulier lorsque cautionnée par un dieu, aussi irrationnelle, immorale et assassine soit-elle ?

Il faut désormais accepter avec tristesse le fait que le 11 septembre 2001 a détruit beaucoup d’illusions. Notamment celle voulant que le progrès soit une route à sens unique qui, sans accident possible, va d’une préhistoire violente, ignare et misérable jusqu’à une société toujours plus paisible, éclairée et confortable.

Ce n’est pas le cas. La caverne n’est jamais loin. La barbarie menacera toujours. Tout comme notre goût à nous, Occidentaux, pour l’autoflagellation et le suicide collectif.

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9 réflexions au sujet de « Quinze ans après »

  1. Excellent.
    Ce que je retiens surtout, c’est cette capitulation morale de la part d’une bonne partie de l’Occident.
    Et cet aveuglement volontaire des tolérastes, ces « idiots utiles » 2.0!
    Et cet argument qui tente de nous faire croire que « ça n’arrivera pas ici ». Comme si nous vivions dans une bulle rose, bercés par les murmures rassurants de dirigeants pusillanimes et électoralistes.
    Nous sommes très mal barrés!

    « The hungry sheep look up, and are not fed,
    But swoln with wind and the rank mist they draw,
    Rot inwardly, and foul contagion spread.”
    Milton, “Lycidias”

  2. «…deux guerres, l’une inutile, l’autre mal conduite.» Je présume qu’il s’agit respectivement de la guerre en Afghanistan et de la guerre en Irak. Ne serait-il pas plus juste de dire que la première était justifiée (mais fut mal conduite) mais la seconde une bêtise, voire un crime ? Nul doute que M. Roy pourrait dissiper mes doutes. Ne s’avère-il pas 13 ans plus tard qu’il aurait mieux valu ne pas ouvrir la boîte de Pandore en chassant du pouvoir le charmant tortionnaire qu’était Sadam Hussein? Lui, il savait tenir son peuple en main!

    1. C’est ce que je voulais dire. L’aventure irakienne inutile et destructrice. L’opération en Afghanistan mal pensée et mal conduite… Saddam était un mégalomane criminel, pas de doute là-dessus. Mais à ce compte-là, il faudrait en éliminer une bonne douzaine d’autres dans le monde! Impraticable.
      Merci!

  3. Toujours aussi pertinent dans tes analyses. Merci de rester présent sur ton blogue car je m’ennuie de ta plume, si agréable, à La Presse.

  4. Très heureux de vous voir reprendre cette plume concise et pertinente dont on s’ennuyait.
    Même si sur certains sujets, je ne vous suivais pas du tout !

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