Savez-vous planter des clous?

Livres_logoJ’ai été toute ma vie un lecteur vorace et le suis encore. Je n’en tire pas de gloire particulière. J’ai en effet fréquenté ainsi des montagnes de niaiseries encrées et reliées, ai très certainement raté des tas d’ouvrages importants et, ma mémoire étant ce qu’elle est, ai oublié beaucoup de ce qu’il aurait fallu retenir. Mais voici où je veux en venir: depuis plusieurs années, mes choix de lecture ont radicalement changé. Je m’intéresse beaucoup moins à ce que les gens ont pensé et pensent, qu’à ce qu’ils ont fait et font.

Paradoxalement, ma citation fétiche est depuis longtemps une phrase de Jean-François Revel: <Les idées mènent le monde, surtout les mauvaises>. Or, un léger doute m’assaille aujourd’hui à ce sujet. Les idées comptent, bien sûr. En ce siècle, l’idée islamiste motive des actions qui font chaque année des dizaines de milliers de morts. Cependant, pour rester dans l’ordre du négatif, ce n’est pas ce que Marx a pensé qui a triomphé pendant 75 ans dans une large partie de la planète, mais ce qu’ont fait Staline, Mao, Pol Pot et quelques autres hommes d’action.

C’est à ces derniers, pas à Marx, que je me suis intéressé au cours des dernières années à travers les oeuvres des grands historiens et biographes.

Cela vaut encore davantage pour notre civilisation.

Elle a été pensée par une flopée d’idéateurs, bien sûr, d’Aristote à Adam Smith. Mais elle a surtout été faite par des êtres humains qui se sont sali les mains. Comme c’est le cas pour Marx, je me suis fort peu intéressé à Smith. Mais beaucoup à Henry Ford, à Thomas Edison, à Louis Pasteur, à Abraham Lincoln, à Charles Darwin, aux frères Wright, à Marie Curie, à Winston Churchill, à Enrico Fermi et à beaucoup d’autres qui ont fait des choses devant se révéler essentielles au progrès de la civilisation.

Pour donner un exemple pratico-pratique: je tiens pour démontré que l’invention et le perfectionnement de la machine à vapeur * ont compté au moins autant dans le développement de la civilisation qui est la nôtre que l’Encyclopédie de Diderot ** -cela dit avec tout le respect dû aux encyclopédistes. Autre exemple, plus récent. J’éprouve exactement la même admirationLP0219 pour le train spatial utilisé lors des missions Apollo des années 60 et 70 que pour les créations des grands penseurs et artistes: ceux qui ont fabriqué cet ensemble de machines ont accédé eux aussi au sommet du génie humain. Dans ce cas précis, l’action a d’ailleurs engendré la pensée: la vision écologiste moderne a gagné du terrain dans l’espace public largement en raison des images de notre petite planète bleue infiniment fragile retransmises par la mission Apollo XI et les suivantes. C’était bien avant les pieuses oraisons de David Suzuki…

Débarquant à New York ou à Paris, je me suis souvent étonné de voir qu’une telle mégapole, qu’une telle agglomération d’êtres humains, puisse fonctionner à peu près correctement. Réfléchir à la somme nécessaire d’invention, de science, de technologie et surtout de milliards de gestes posés chaque jour par des millions d’individus, donne littéralement le tournis. Mais, bien sûr, on n’y réfléchit jamais -et ce n’est certainement pas une chose que les jeunes apprendront à l’école.

*        *        *

De la même façon que je me méfie a priori des gens qui n’aiment pas les animaux, je suis toujours un peu mal à l’aise devant celui ou celle qui,  fut-ce un grand philosophe ou une auteure couronnée, n’a jamais aucune interaction constructive avec la matière. Dans les deux cas, je suis porté à penser qu’il leur manque quelque chose d’essentiel.

12117805043_39a8ddc22a_bCertes, Churchill a signé des montagnes de livres (il fut nobelisé pour ses écrits). Mais il a aussi gagné la guerre la plus décisive de l’Histoire; entretenu à Chartwell toute une ménagerie de bêtes diverses pour lesquelles il éprouvait une réelle affection; et dans ses temps libres, truelle à la main et cigare au bec, construit des murs de brique!

C’est pour toutes ces raisons que, chaque fois qu’il m’est arrivé de faire connaissance avec des penseurs songés, des écrivains qui vendent bien chez Olivieri, des journalistes d’opinion vachement à la mode, il m’est toujours venu une terrible envie de leur demander (sur l’air de la ritournelle d’antan):

<Savez-vous planter des clous?>

* À ce sujet, il faut absolument lire le bouquin de William Rosen, The Most Powerful Idea in the World: A Story of Steam, Industry, and Invention.

** De Robert Darnton, L’Aventure de l’Encyclopédie aborde justement d’un autre angle cette grande aventure, celui du financement, de l’impression, de la distribution, de la publicité et de la vente de cette oeuvre immense:  un parcours aussi passionnant que la conception intellectuelle de l’Encyclopédie!

 – Abonnez-vous à ce blogue en entrant votre adresse courriel au bas de cette page.

13 réflexions au sujet de « Savez-vous planter des clous? »

  1. Effectivement, il ne faut pas laisser les intellectuels jouer avec les allumettes,… sauf si on les installent dans une pièce ignifugée.

  2. CaÏn ne savait pas planter des choux. Il a fini par tuer son frère Abel, le beau abel, habile de ses mains, qui avait un beau jardin.

  3. Excellent billet! Difficile parfois de faire la distinction entre idées et faits. Darwin a eu un impact énorme sur la laïcité des sciences. Il a tout simplement créé un nouveau paradigme. Idem pour Marx et Newton.

    J’ai aussi tendance à être d’accord avec vous et de voir « quoss ca donne? » pour juger. La Révolution culturelle chinoise est probablement le plus bel exemple de clash entre pragmatiques et idéologiques. Rappelons que Mao y a utilisé les jeunes pour s’attaquer aux intellectuels et tout ce qui pouvait représenter la bourgeoisie réfractaire à son petit livre rouge conduisant à des millions de morts.

    Plus prêt de nous, la crise de 2008 semble provenir du congrès américain qui a encouragé par un paquet de mesures pendant 15 ans le prêt à des personnes à risque afin qu’ils puissent devenir propriétaires (qui est une fin en soit aux É-U). En 2007, la moitié des 54 millions d’hypothèques entrait dans cette catégorie. Sous couvert d’encourager l’accès à la propriété, on créé ainsi la plus grosse crise financière depuis 1929. L’enfer est pavé de bonnes intentions…

    Les pensées sans actions ne mènent nulle part (ou peut-être seulement à la contemplation?), mais les actions sans la pensée non plus. Peut-on vraiment juger Churchill uniquement à ses actes sans prendre en compte ses motivations et le fait qu’il se croit « marcher vers sa destinée » et « défendre la civilisation chrétienne »? Aurait-il pris les même décisions sans cette idéologie? Son obstination l’a en partie lui-même discrédité auprès de Roosevelt dans les négo avec les Russes causant les prémisses de la guerre froide. Difficile de séparer l’homme du penseur et des conséquences.

    ,

    1. Mettre Staline et Churchill dans le même sac, c’est un peu fort. Comparer la crise américaine aux purges de Mao. Quelle mauvaise foi. Vous faites la preuve de ce que dénonce l’article de M.Roy. Voyons donc. Je n’en peu plus de ces comparaisons abjectes, de ce mépris pour les USA et de cette autoflagellation cachée sous d’hypocrites arguments fallacieux. L’homme blanc occidentalien est coupable de tout. Sacrement ! revenez-en !

      1. Euhh, vous vous adressez à mon commentaire?

        Si c’est le cas, faudrait relire ou définir davantage vos critiques, sinon, bonne journée à vous!

  4. Perso, ma citation favorite est « Du choc des idées nait l’étincelle de l’intelligence »
    Malheureusement on assiste de plus en plus, impuissants dirait-on, au choc des balles de kalachnikov et au choc de la pensée politiquement correcte, les deux ayant pour objet d’éteindre cette étincelle et d’imposer diverses formes, aussi délétères les unes que les autres, de pensée unique!

  5. Je suggérerais également la biographie que Jacques Attali a écrite à propos de Diderot.
    Voici la recension que j’en ai faite il y a quelque temps :

    Traverser le Siècle des Lumières en compagnie de l’un des grands philosophes le moins célèbre, mais le plus actuel, c’est ce que nous offre Jacques Attali dans sa biographie «Diderot, ou le bonheur de penser».
    C’est écrit de façon trépidante et on y rencontre toutes ces célébrités qui ont tourné autour de la réalisation de l’Encyclopédie, ou qui y ont participé : entre autres D’Alembert, le baron d’Holbach, Helvétius, Grimm, Catherine de Russie, Malesherbes et, évidemment, Voltaire et Rousseau.
    Dans le cadre de l’expression des idées nouvelles, qui allaient provoquer quelques années plus tard la Révolution et servir de base au monde moderne, l’auteur nous fait connaître les difficultés et périls de publier en France et de contourner une censure omniprésente afin d’éviter la prison ou l’exil.
    Grâce à une abondante correspondance et de nombreux extraits de son œuvre, Diderot nous apparaît tour à tour comme un travailleur infatigable, un penseur audacieux, un écrivain innovateur, un mari accablé, un père affectueux, un ami empressé, un amant passionné.
    Jacques Attali, intellectuel de haute volée et ancien conseiller de François Mitterrand, n’en est pas à sa première biographie, ayant déjà rédigé notamment celle de Pascal, Marx et Gandhi.
    Il était tout désigné, en raison de son érudition phénoménale, pour nous faire parcourir au pas de charge ce siècle fabuleux.
    Un régal, non seulement pour les dix-huitièmistes, mais pour tous les fervents d’histoire de la pensée.

  6. Ce que vous dites à propos de l’antagonisme entre ce que des gens pensent, ou disent penser (« idéateurs »), et ceux qui font, que ce soient les mêmes ou non, est tellement vrai. J’ajouterais aussi qu’il y a ceux qui ne veulent pas voir la réalité des faits, même des faits.

    Votre texte me fait songer à un livre d’un historien français François Furet (1927-1997), lui-même membre du parti communiste dans les années ’50, livre intitulé « Le passé d’une illusion – essai sur l’idée communiste au XXe siècle », Robert Laffont / Calmann-Lévy, 1995. 580 pages qui se lisent comme un roman, un peu long mais combien passionnant, où l’auteur met particulièrement en évidence l’aveuglement des intellectuels de gauche et l’habilité diabolique des communistes pour les embobiner au nom de la défense du socialisme, prétendument assiégé tantôt par le capitalisme, tantôt par le fascisme, allant jusqu’à se prétendent les défenseurs de la démocratie!

    Autour de la question « Savez-vous planter des clous? », je me permets de signaler un deuxième livre : « Les découvreurs » de Daniel Boorstin (1914-2004), Bouquins/Robert Laffont (« The Discoverers », Daniel J. Boorstin, 1983). Ce livre est une véritable histoire de l’humanité mais vu par la découverte du monde par l’homme, par ses inventions.

    Pour revenir au point départ de votre texte, il est essentiel d’évaluer nos supposées « élites », non pas sur ce qu’elles disent mais sur ce qu’elles font. Ainsi, Françoise David doit être jugée non sur ses beaux discours et ses indignations programmées mais bien sur ses gestes, comme, par exemple, la motion scandaleusement hypocrite qu’elle a faite adoptée par l’Assemblée Nationale en ce qui concerne la condamnation de « l’islamophobie »! Motion qui éclabousse, par ailleurs, toute la classe politique, tout comme l’affaire Michaud le 12 décembre 2000. C’est sans parler de ses accointances avec les islamistes. Ce n’est qu’un exemple. Communiste ou islamistes, les méthodes se ressemblent et les aveuglement aussi!

    1. J’ai lu le livre de Furet dont vous parlez. Éclairant! Et je retiens Boorstin… Quant à Françoise David et sa motion sur l’islamophobie, il y a là, en effet, quelque chose de proprement scandaleux.
      Merci!,

  7. Quand j’étais un jeune gauchiste en culotte courte au Cégep, j’en avais des belles Idées pour sauver l’humanité!!! À l’époque, je pensais que Mario Roy n’était qu’un drettiste à la solde du Grand Capital.

    Puis après mon cégep, j’ai été passé 6 mois au Guatemala(merveilleux pays à visiter touristiquement par ailleurs!) où j’ai côtoyer la vraie pauvreté et j’ai tenté de l’enrayer un peu. Je me suis alors rendu compte que mes nombreuses idées n’étaient pas très utile pour construire une école.

    Faque mes Idées m’ont envoyées au Guatemala pour me faire prendre conscience qu’elles n’étaient pas très utile au fond. J’ai alors abandonné mon plan d’étudier en sciences humaines à l’université.

    Par ailleurs, vous avez évoquer Lincoln. J’ai appris récemment qu’il aurait probablement été le président le plus ouvertement suprématiste de l’histoire des USA :

    http://jewishworldreview.com/cols/williams072215.php3

    J’ai lu cette thèse à d’autres endroit aussi. Êtes-vous d’accord? Si c’est vrai, c’est un excellent exemple d’écart entre le monde des idées et le monde réel. Car Lincoln a une très haute valeur symbolique chez les intellectuels.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s