Votez! Juste pour écoeurer les sachants!

fourmiUmberto Eco est un des grands intellectuels de notre époque. Pourtant, au sujet des musées, il un jour bizarrement foudroyé les «hordes de touristes qui parcourent au pas de course un grand nombre de salles et ne comprennent pas ce qu’ils voient». Faudrait-il donc en refuser l’accès au bas prolétariat? Il ne l’a pas dit. Mais on le soupçonne.

Pour les gens supérieurs, vivre dans cette sorte de société qui donne à tous le droit de visiter les grandes maisons culturelles est pénible.

Le droit pour tous de voter pour choisir les dirigeants? C’est encore pire. Les masses laborieuses seraient fort étonnées d’entendre ce que les gens qui savent, les sachants, disent d’elles derrière les portes closes des salons bien fréquentés. Ne serait-il pas plus sage, en effet, d’interdire aux morons de la classe ouvrière de voter? Je jure que j’ai entendu ça plus d’une fois. Le fait est que la besogneuse industrie de la ligne juste (logues divers, chroniqueurs d’humeur, mères Theresa au coeur saignant, agités de la pancarte manifestante) ne sont que très rarement d’accord avec les choix électoraux du bon peuple.

Cette fois-ci, s’il fallait que Stephen Harper soit réélu après les milliards de litres d’eaux usées déversées sur lui depuis une décennie… Je rigolerais à m’en étouffer (et ce n’est pas parce que j’aime particulièrement Harper ). Puis j’appellerais de toute urgence Qualinet pour éponger les tsunamis de larmes de sang qui couleraient alors dans les lofts des sachants et les salles de rédaction.

Trois choses à dire là-dessus.

Un. L’élection au suffrage universel relève d’un Droit nouveau, fragile, encore inégalement répandu sur la planète. Depuis l’Antiquité, on a toujours trouvé d’excellentes raisons pour ne pas concéder ce pouvoir aux esclaves, aux pauvres, aux ouvriers, aux locataires, aux immigrés, aux femmes – dans ce dernier cas, jusqu’à tout récemment. C’est comme la liberté d’expression ou la séparation de l’Église et de l’État: ne croyez pas que ça durera pour l’éternité.

Deux. Paradoxalement, les sachants semblent en déficit de connaissances en ce qui a trait à l’Histoire. Laquelle enseigne que les esprits dits éclairés traînent un lourd passé de fabulations idéologiques absurdes, d’errements politiques dévastateurs, de folies pures s’étant incarnées dans des charniers, notamment dans certains pays parmi les plus <instruits> de la planète. Je crois ne crois pas utile de donner des exemples. Il est donc préférable de ne pas laisser cette sorte d’oligarchie sermonneuse et autocentrée  s’accaparer trop de pouvoir.

41XfuOWsQnL._SX301_BO1,204,203,200_Trois. On comprend peu un phénomène qui est à la base de l’idée de démocratie: l’intelligence et le savoir d’une société dans son ensemble sont très supérieurs à la somme du bagage intellectuel des individus qui la composent ** . Dans La Sagesse des foules, l’auteur James Surowiecki a exploré ce phénomène de façon scientifique, en dégageant les conditions de fonctionnement optimal. Il faut un bassin de décideurs large et diversifié. Un taux de participation élevé. L’absence de silos, de groupes isolés automatiquement portés dans ces conditions à développer une pensée unique.

Cela répond en gros au principe de la colonie de fourmis dont le comportement collectif, «politique» en ce qu’il dégage des objectifs et des moyens de les atteindre, fait preuve d’une sophistication admirable, inaccessible à chacun des milliers d’êtres oeuvrant à son succès.

D’où le mot de la fin.

Fourmis citoyennes, allez voter! Ne serait-ce que pour écoeurer les sachants…

*Comme Jean Charest ou Philippe Couillard, Stephen Harper n’est évidemment pas le Belzébuth que l’on ne cesse de nous représenter. L’Histoire retiendra sans doute qu’il aura été un premier ministre moyen. Quant à moi, je lui reprocherais surtout ses relations difficiles avec la science et la connaissance, comme dans le cas du formulaire long du recensement.

**Ne m’objectez pas qu’Hitler a été élu par le peuple. D’abord, son parti n’a jamais obtenu de majorité dans une élection libre. On n’a ensuite jamais donné aux Allemands la chance de le répudier.

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16 réflexions au sujet de « Votez! Juste pour écoeurer les sachants! »

  1. SuperMario a encore frappé. Intéressant et intelligent comme toujours (cela ne va pas de soi comme on pourrait le penser). Je mettrais un bémol sur le vote des personnes Alzeimer dans les CHSLD qu’on dirige en troupeaux vers les isoloirs pour ensuite diriger leur main vers certains candidats presque toujours Libéraux. Ma belle-mère ira voter car elle le désire, mais elle ne sait même plus qui est sa fille. Ce droit de vote inaliénable banalise parfois ce geste.

    1. Les biens-pensants, la presse sermonneuse et l’élite dite éclairée nous présente Harper depuis des années comme le diable en personne. Comme disais Martineau récemment, la populace en a tellement marre de se faire dire quoi penser à ce sujet (c’est-à-dire, le hair) que finalement il devient en quelque sorte sympathique. On est tannés de se faire enfoncer dans la gorge des idées.

      TOUT ce que fait Harper depuis des années est mis sous la loupe et présenté comme une énième preuve qu’il est maléfique.

      Ainsi, il créerait la division (lire: se tenir debout pour certaines valeurs comme être contre le niqab), il est un idéologue (personne n’a jamais défini ce mot, et on a tendance à l’utiliser allègrement pour désigner une personne qui gouverne en fonction de certaines idées, ce qui bien sûr constitue un sacrilège à notre époque où les politiciens se doivent d’être mièvres et se contenter de gérer à la petite semaine comme les Libéraux).

      On a tendance aussi à insister lourdement, dans la presse bien-pensante, sur son côté supposément tyrannique. Vincent Marissal, entre autres, de Power corporation, se fait depuis des années un fonds de commerce (fort à la mode et lucratif), de dépeindre démagogiquemet Harper comme un tyran, un adversaire de nos libertés fondamentales comme la liberté de presse. Comment ne pas voir dans ces attaques la risible contradiction de ces mêmes scribes qui, notamment chez Power Corporation, vantent parralèlement les qualités de leader et d’homme d’État d’un certain Jean Chrétien. Jean Chrétien était-il l’homme des compromis, le grand démocrate, l’homme qui écoute le peuple et n’agit pas en tyran? Faites-moi rire. Et on le ressort des boules à mittes, on nous présente une entrevue avec lui qui nous révèle ce qu’il pense de Harper: ce serait ni plus ni moins qu’un tyran qui attaques nos droits! Hahahaha faites-moi rire! De la bouche de Jean Chrétien! L’homme des magouilles, des manigances, des coups fourrés….La presse bien-pensante et l’opinion dite éclairée commencent à manquer d’arguments. Qui de Harper ou de Chrétien a le plus manigancé pour écraser le Québec? La réponse saute aux yeux, c’est Chrétien.

      Quelle hypocrisie….

      PS: désolé M. Roy pour les mentions relatives à votre ex-employeur, mais je ne peux m’empêcher de relever le fait que de nombreux bien-pensants de l’opinion dite éclairée du Plateau y sévissent quotidiennement: Marissal, Lagacé, entre autres.

  2. Pour ce qui est du formulaire long du recensement:
    Les conservateurs ne sont pas contre le formulaire long, ils sont contre l’obligation de le remplir. Quelle sorte de société est celle qui menace d’amendes ou de prison ses citoyens qui refusent de répondre à des questions triviales?
    Le recensement est une ancienne technique, passée-date pour obtenir des renseignements. Si Jésus est né à Bethléem et non pas à Nazareth c’est que le recensement était à cette époque la seule façon de colliger des renseignements sur les masses. Depuis, on a connu les statistiques et l’on sait qu’en choisissant soigneusement nos échantillons, on peut à un coût extraordinairement moindre obtenir tous les renseignements dont on a besoin. Certains pays ont choisi de faire ainsi ( Voir The Economist septembre 2013)
    La question qui tue: Pouvez-vous me donner un exemple d’un renseignement ou d’une statistique qui serait impossible à obtenir par sondage et ce, à un coût infinitésimal tout en préservant la liberté de répondre ou non?
    On peut reprocher bien des choses à Harper, mais pas çà.

    1. Je ne réponds jamais aux sondages, comme la plupart des gens que je connais. (Allo, oui, qui est au bout de la ligne? La couleur de mes bobettes? Ça ne vous regarde pas!) Nous sommes la catégorie ignorée des sondages. D’après vous, combien sommes-nous? Faites un sondage pour le savoir…

      Par contre, sachant l’importance des statistiques officielles pour la recherche, la péréquation, etc., me fiant à tort ou à raison à la confidentialité qu’on me promet, j’ai toujours répondu aux questionnaires longs ou courts de Statistiques Canada. Ma paranoïa n’en est pas encore rendue là!

      Bonne journée

  3. Par-contre les élections deviennent un choix de groupe d’intérêt, dont le plus notable est celui de ceux qui ne paient pas d’impôt mais sont pour l’imposition accrue des « riches ». Évidemment pourquoi s’en faire d’une augmentation de l’imposition et du taxage tous azimuts quand soi-même nous n’en sommes pas affectés? Pourquoi vouloir contrer les déficits par l’austérité quand nous ne sommes pas affectés par les conséquences à venir?

  4. « Il ne l’a pas dit. Mais on le soupçonne » À se compte là on pourrait aussi vous soupçonner de bien des choses. Sans vouloir interdire l’accès aux musées, on peut déplorer les hordes déversées par autobus entiers comme on peut aussi déplorer le rase-mottes intellectuel d’une campagne électorale sans vouloir remettre en question le droit de vote universel. À votre « sagesse des foules » on pourrait aussi aussi opposer le cliché du Q.I. d’une foule qui baisse proportionnellement à son nombre (voir les manifestations de toutes sortes, de la coupe Stanley au printemps 2012). Je ne suis pas certain de comprendre à quoi vous sert d’alerter les foules sur la confiscation éventuelle de leur droit de vote mais je vous soupçonne de …

    1. « À se compte là on pourrait aussi vous soupçonner de bien des choses »

      Comme disait Confucius : si tu pointes la Lune à Benoit, il regardera ton doigt.

       » À votre « sagesse des foules » on pourrait aussi aussi opposer le cliché du Q.I. d’une foule qui baisse proportionnellement à son nombre  »

      Je pense que vous manquez la cible. Comme c’est écrit dans le billet, la sagesse des foules tient au fait que « l’intelligence et le savoir d’une société dans son ensemble sont très supérieurs à la somme du bagage intellectuel des individus qui la composent  » et Surowiecki a étudier les conditions favorables à cette dynamique. L’une de ces conditions est l’absence de silot idéologique et une foule en manifestation(pour le CH ou les carrées rouges)est précisément un silot idéologique(silot émotionnel pour être plus exact).

  5. Le Portugal, pendant 50 ans a été gouverné et dirigé par des professeurs d’Université, ce qui a amené l’historien britannique Paul Johnson dans son livre « Une histoire du monde moderne » à classer ce gouvernement comme une « catedratiocracia », dont le peuple n’a jamais été appelé à se prononcer. On connait le résultat.

    1. Je précise…M. Carlosalves Dejesus. Éclairez-moi un peu SVP sur la question du Portugal. Je ne connais pas la suite de la catedratiocracia…mais cela semble passionnant. 3 paragraphes et un quart suffiront.

      1. Je crois qu’il veut parler de Antonio Salazar, prof d’université en économie de profession, qui a gouverné le Portugal de façon autoritaire pendant 34 ans.

        Je ne connaissais pas le livre de Paul Johnson mais il semble disponible en totalité gratuitement sur books.google.ca

  6. Je crois que, si vous ouvrez votre fenêtre, et que Steven Harper emporte les élections, vous m’entendrai rire également. Rire de la gauche donneuse de leçon, faiseuse de morale… même si Harper me déplait pour les mêmes raisons que vous.

    J’ajouterais, comme note personnelle, que dans l’affaire du recensement, en particulier, Harper s’en sert peut-être davantage afin priver ses adversaires d’arguments pour critiquer certaines de ses politiques, comme sur le pétrole (la pollution), la politique familiale (négliger les familles non traditionnelles), etc. Mais je ne suis pas dans sa tête!

  7. La lecture de cet article me réjouit (comme le font la plupart des textes de monsieur Roy). Cet après-midi je lisais sur facebook le commentaire d’une dame qui qualifiait de diabolique l’ex-premier ministre Stephen Harper. Je viens de trouver ici matière à lui répondre qu’elle exagère beaucoup.

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