La Gloire de mon père *

quebec-844Mon père savait lire, écrire et compter.

Il provenait d’une famille modeste de sept ou huit enfants, n’avait qu’une 5e année, a été manoeuvre, garçon d’ascenseur, gardien de nuit, puis petit épicier du coin. Il tenait seul ses livres comptables qu’il noircissait sur la table de la cuisine, tard le soir, une fois les portes du commerce fermées. Il écrivait peu, mais, lorsque c’était nécessaire, il le faisait sans fautes, de façon respectueuse et appliquée. Il lisait des romans populaires ** qu’il achetait d’occasion à un comptoir de chez Paquet (ou Pollack, je ne sais plus), boulevard Charest; tout petit, j’allais souvent avec lui et patientait pendant qu’il choisissait sa lecture de la semaine.

Mon père savait lire, écrire et compter parce qu’on le lui avait enseigné et qu’il l’avait appris. En cinq ans. À la petite école surpeuplée d’un quartier alors très pauvre, rue Sous-le-Fort, à Québec.

*         *        *

On parle beaucoup d’éducation, ces jours-ci, avec des histoires et des formules étonnamment semblables d’un grand média à un autre. C’est toujours pareil. On parle beaucoup d’éducation à tous les quatre ou cinq ans, lorsque les syndicats d’enseignants sont en négociation et veulent plus de tout: plus d’argent, plus de personnel, plus de <ressources>… whatever it means. C’est normal.

Et il y a des choses qui frappent dans tout ce fourbi.

Par exemple: malgré les dizaines (centaines?) de milliards de dollars qu’on a engouffrés dans l’éducation depuis la réforme des années Soixante, 53% des Québécois ne savent pas lire suffisamment pour comprendre un article de 300 mots du Journal de Montréal (ici).  Probablement ni écrire ni compter, évidemment.  Solution envisagée: plus de ressources.

Ou encore: au niveau du cégep, c’est-à-dire après  12, 13, 14 ou 15 ans d’études, 15% des étudiants échouent à l’examen de français du ministère (ici). Solution envisagée: abolir les examens ou les <alléger>.

Ou enfin: un petit pamphlet probablement très mignon, Quand les tout-petits apprennent à s’estimer, vise à guider le renforcement de l’estime de soi chez les enfants de… trois à six ans! (ici) Or, on connaît les dégâts qu’a causés la pédagogie de l’estime de soi chez les écoliers et les ados depuis qu’on a décidé qu’ils doivent tous se sentir fins, beaux et gentils! Solution envisagée: publier un second guide s’intéressant à l’estime de soi des bébés naissants (je blague, bien sûr)!

*        *        *

Qu’est-ce que mon père dirait de tout ça? Je ne sais pas.

Comme tous les prolétaires de l’époque, mon père avait une vision assez pratico-pratique de la vie. Il n’avait pas le choix: pour les masses laborieuses, c’était une question de survie. Il avait aussi le goût et le sens de l’Histoire. Je l’ai vu s’absorber, par l’intermédiaire de la télé, dans les conférences d’Henri Guillemin. Il est vrai que mon père s’est personnellement frotté à l’Histoire, ayant connu les deux grandes guerres et la Dépression -la vraie, celle de 1929.

Ainsi, à la lumière de l’Histoire, peut-être jugerait-il qu’en certaines matières, le Québec a reculé malgré les grasses retombées de l’opulence. Il ne comprendrait pas les misères de la littératie ou l’égocentrisme des enfants-rois. Il en rirait peut-être un peu, parce qu’il avait aussi le sens de l’humour. Probablement imaginerait-il une drôlerie dont la vedette serait un monarque ayant une haute opinion de lui-même, mais analphabète!

Une sorte de roi nu, pour ainsi dire.

* La Gloire de mon père est le titre d’un roman autobiographique de Marcel Pagnol publié en 1957 dans le cadre de ses Souvenirs d’enfance. Je l’ai effrontément emprunté. En 1990, Yves Robert en a fait un film, simple, charmant, attachant.

** Certains auront du mal à le croire, mais il y a 50 ou 75 ans, c’est-à-dire peu après le Pléistocène supérieur, les oeuvres de Zola ou Hugo étaient considérées comme des romans populaires. Lisez L’Assommoir, vous comprendrez.

-Abonnez-vous à ce blogue en entrant votre adresse courriel au bas de la page.

3 réflexions au sujet de « La Gloire de mon père * »

  1. La grande différence entre l’école des années 60 et celle d’aujourd’hui c’est qu’à cette époque, mon époque, les professeurs des classes régulières ne passaient pas 90% de leur temps et de leur énergie avec des handicapés mentaux ou des enfants au comportement antisocial qui après 6 ans d’études ne savent toujours pas écrire leur nom correctement.
    Aujourd’hui, il n’est pas rare de voir 10 cas spéciaux dans une classe de 25 enfants. Les mesures de Couillard ne font qu’augmenter ce nombre.
    Il ne faut pas augmenter les effectifs, il faut casser le moule.

  2. Merci de votre texte M. Roy,

    Et si votre père et nous tous disions simplement plus d’indiens et moins de chefs en éducation? Plus de pédagogie de base par des profs compétents et moins de beaux discours.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s